Les cheveux de Lucrèce - Étienne Barilier
Un « petit livre » d’Étienne Barilier, petit par sa taille, mais pas par la force de l’intrigue ni celle de l’impression qu’il laisse au lecteur.
Lucrezia Borgia était-elle l’affreuse créature que l’on a toujours décrit ? La jeune Lucrezia du roman, si elle a les mêmes blonds cheveux que ceux de son aînée (gardés précieusement à la Biblioteca Ambrosiana de Milan) est, elle, un genre de madone. Clément, jeune homme aussi réservé que son quasi-jumeau (Arnaud - lui si débrouillard dans toutes les choses de la vie) en tombera éperdument amoureux. On ne dévoilera pas l’intrigue qui se situe en marge des métiers d’art en Italie, sorte de machination du Mal envers le Beau et le Pur. On sort de la lecture comme sonné devant tout ce sordide si élégamment narré, étayé comme d’habitude par une grande culture.

Les cheveux de Lucrèce - Étienne Barilier - Buchet Chastel - 2015 - 240 p., 15,00 €

Thierry Vagne - 23/10/15


Pourquoi Oradour-sur-Glane : mystères et falsifications autour d’un crime de guerre
Le 7 décembre 2014, à la Maison du Limousin de Paris, Michel Baury a présenté devant une salle comble son dernier ouvrage : «Pourquoi Oradour-sur-Glane : mystères et falsifications autour d’un crime de guerre».
Homme aux multiples talents, Michel Baury est ingénieur en génie atomique, il a publié des recueils de poésie, des essais, des traductions du roumain de contes pour enfants, un ouvrage de collecte de mémoire sur l’Occupation, «Augustine-Liberté, coeur de femme au quotidien - 1939-1945 : journal de guerre en Limousin» Editions Thélès, Paris. Michel Baury fut Président de notre association de 1996 à 1999.
Limousin lui-même, M. Baury porte forcément un grand intérêt à tout ce qui touche à la guerre en Limousin et devant le massacre d’Oradour-sur-Glane, l’un des événements les plus mystérieux et les plus sanglants de l’Occupation, il décide de chercher à comprendre ce qui s’est réellement passé le 10 juin 1944 à Oradour-sur-Glane.
Scientifique de formation, M. Baury adopte une démarche scientifique rigoureuse et met sa passion à la recherche de la Vérité historique. Il analyse, décortique les témoignages oraux et écrits, ceux déjà disponibles et ceux qu’il suscite et recueille, car il base sa collecte de mémoire sur la diversité des témoignages. Il détaille avec minutie la chronologie des déplacements des protagonistes, résistants français et soldats allemands. Il traque les silences et les «non-dits» qui ont pesé et épaissi les mystères.
Les questions lancinantes tournent en boucle : pourquoi ce village paisible ? Les Allemands auraient-ils confondu Oradour-sur-Glane avec Oradour de Linards, lui au cœur de la Résistance mais aussi de la Milice ...
La décision de faire un exemple a-t-elle été prise après la capture et l’exécution par la Résistance du commandant Kämpfe, «héros» de la division «Das Reich», deux jours avant le massacre ?
Il demeure des incertitudes sur l’ «affaire Kämpfe» et les silences de la Résistance ont permis aux Allemands une falsification de sépulture : au cimetière de Berneuil, en Charente-Maritime une plaque porte le nom de H.Kämpfe, alors qu’il est impossible que sa dépouille repose en ce cimetière.
Laissons Michel Baury conclure : «c’est la pluralité des témoignages qui, par les recoupements possibles qu’elle permet, conduit à une certaine approche de la «vérité historique». C’est le travail qui a été tenté dans la construction de cet essai. Il ne prétend pas avoir conduit à la découverte de cette «vérité historique» ; il se limite à avoir tenté une certaine approche avec toute la rigueur d’un scientifique de formation !» Mais précisons cependant que malgré la gravité du propos, ce travail magistral se lit «comme un roman» grâce au talent de l’auteur.

Monique Venier-Ziesel 12/01/15

 

De la bêtise - Robert Musil

Les éditions Allia ont réédité, en janvier 2012, le texte de la conférence prononcée par Robert Musil à Vienne, le 11 mars 1937, « De la bêtise ».
La bêtise étant universelle et de toutes les époques, j’ai voulu savoir comment Musil la concevait. En fait, il arrive à la conclusion que la bêtise est impossible à définir tant elle jouxte d’autres domaines.
Les proverbes cités par l’écrivain sont frappés au coin du bon sens populaire : « Qui se loue s’emboue » et « Vanité et bêtise poussent sur la même tige », mais la bêtise ne se limite pas à la vanité, elle présente de multiples aspects et, comme le dit Musil, « Nous sommes tous bêtes à l’occasion ». Si nous prenons vraiment conscience des limites de notre savoir et de notre pouvoir, nous arrivons à la modestie, qui est « la meilleure arme contre la bêtise ». Et Musil se demande si nous ne quittons pas là le domaine de la bêtise pour celui de la sagesse « région déshéritée et généralement évitée par les voyageurs ». Site de l'éditeur

Marie-José Sélaudoux (25/6/2013)



Jubilé, de Henri Girard

Quand Angelbert Luppin, cantonnier dans un village normand, prend sa retraite, une fête qui rassemble notables, commerçants et petits employés est donnée à la mairie. Entre de beaux cadeaux utiles (une veste de chasse et un poste de radio à transistors) se faufile un paquet étrange, un paquet qui contient plusieurs livres, sans mot d'accompagnement.
Tout ce roman de 300 pages tourne autour de ces livres et l'enquête que mènera Angelbert pour trouver leur provenance. En chemin cette aventure rapprochera des êtres qui passaient leur vie dans la solitude alors qu’ils étaient faits pour vivre ensemble. Des personnages sortis de la France profonde telle qu’on n’oserait plus l’imaginer, du maire héritier des seigneurs d’autrefois, au curé, sans oublier l’instituteur et le facteur, toute une farandole truculente et colorée, la réminiscence d'une enfance douloureuse, des rencontres qui l'amèneront à découvrir une vérité bien plus vaste que la révélation de l'identité de l'expéditeur, attendent notre héros, et nous font revivre une époque où les choses paraissaient plus simples, du moins à la surface.

  • Si vous aimez une histoire très bien ficelée, où la fin n’est pas décevante et où, rétrospectivement, on peut retrouver tout au long du récit les indices qui l’avaient amenée.
  • Si un langage fleuri, souvent campagnard, parfois snob, mais toujours en phase avec les personnages, ne vous offusque pas. On pense souvent à Marcel Aymé.
  • Si l’évocation des années soixante vous rend nostalgique d’une société en pleine mutation qui n’existe plus.
  • Si vous pensez que la solitude a ses tristesses mais aussi ses récompenses.
  • Si vous pensez que Céline ou Proust valent le coup d’être lus, et même Sartre.
  • Si vous aimez un humour un peu suranné, et si le nom de Geneviève Tabouis vous déclenche une madeleine.
    Vous aimerez Jubilé, d’Henri Girard, et vous en retirerez un goût de pommes acides, de girolles et de lapin en civet. Et flottera sur votre visage un sourire qui vous fera voir la vie en une nuance un peu plus rose que d’habitude. 

Laurence Grenier (28/02/2013)

PS : au lieu d’un livre tout récent qui ne me dirait rien, je vous propose ce très joli livre, que j’ai découvert au salon du livre 2006, et qui n’a pas eu la chance qu’il mérite, la maison d’édition qui le publiait ayant déposé le bilan. Pour vous le procurer, vous pouvez envoyer un chèque à : Editions L’Arganier, Mireille Virot, 10, rue de l’Eglise, 77930 Perthes. Prix : 18 €, port inclus Depuis, Henri Girard a publié plusieurs romans, des nouvelles, qui ont toujours la même qualité : une bonne histoire très bien racontée dont la fin est logique, quoique très surprenante. Et surtout avec beaucoup d’humour et dans une langue pleine de mots savoureux, ce qui n’est pas si courant de nos jours. Vous pouvez en savoir plus en allant sur son site http://www.auteur-roman-nouvelles.com/ 



Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier

Nul Canadien ne peut avoir oublié "les Grands feux qui, au début du XXe siècle ravagèrent l'Ontario et les régions avoisinantes, produisant des fumées si épaisses et nocives qu'elles détruisirent gens et bêtes, au point qu'"il pleuvait des oiseaux" !
Soixante ans plus tard, rien d'étonnant donc à ce qu'une photographe, soucieuse de mémoire, parte à la recherche de Boychuck, l'un des rares protagonistes qui, adolescent à l'époque, ait survécu. Pour le découvrir, il lui faudra s'en aller au plus profond des forêts, et apprivoiser deux vieux ermites, âgés de 80 ans ; épris de liberté et qui se sont volontairement retirés du monde. Conquérir "Marie Desneiges" enfermée arbitrairement pendant soixante ans par sa famille, dans un asile psychiatrique et qui a réussi à s'échapper. Vous verrez alors que la vieillesse ainsi conçue n'est pas si terrible ! Et vous serez bouleversés par le magnifique testament laissé par Boychuck qui, bien qu'aveugle, était devenu peintre ! Un bijou d'écriture, hors des modes ! 

Jeanine Smolec-Rivais (14/12/2012)

Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier - Editions XYZ Canada. Prix de la Création artistique du CALQ (2010). Prix des Lecteurs (2012)

 

Les cheveux de Lucrèce - Étienne Barilier
Un « petit livre » d’Étienne Barilier, petit par sa taille, mais pas par la force de l’intrigue ni celle de l’impression qu’il laisse au lecteur.
Lucrezia Borgia était-elle l’affreuse créature que l’on a toujours décrit ? La jeune Lucrezia du roman, si elle a les mêmes blonds cheveux que ceux de son aînée (gardés précieusement à la Biblioteca Ambrosiana de Milan) est, elle, un genre de madone. Clément, jeune homme aussi réservé que son quasi-jumeau (Arnaud - lui si débrouillard dans toutes les choses de la vie) en tombera éperdument amoureux. On ne dévoilera pas l’intrigue qui se situe en marge des métiers d’art en Italie, sorte de machination du Mal envers le Beau et le Pur. On sort de la lecture comme sonné devant tout ce sordide si élégamment narré, étayé comme d’habitude par une grande culture.

Les cheveux de Lucrèce - Étienne Barilier - Buchet Chastel - 2015 - 240 p., 15,00 €

Thierry Vagne - 23/10/15


Pourquoi Oradour-sur-Glane : mystères et falsifications autour d’un crime de guerre
Le 7 décembre 2014, à la Maison du Limousin de Paris, Michel Baury a présenté devant une salle comble son dernier ouvrage : «Pourquoi Oradour-sur-Glane : mystères et falsifications autour d’un crime de guerre».
Homme aux multiples talents, Michel Baury est ingénieur en génie atomique, il a publié des recueils de poésie, des essais, des traductions du roumain de contes pour enfants, un ouvrage de collecte de mémoire sur l’Occupation, «Augustine-Liberté, coeur de femme au quotidien - 1939-1945 : journal de guerre en Limousin» Editions Thélès, Paris. Michel Baury fut Président de notre association de 1996 à 1999.
Limousin lui-même, M. Baury porte forcément un grand intérêt à tout ce qui touche à la guerre en Limousin et devant le massacre d’Oradour-sur-Glane, l’un des événements les plus mystérieux et les plus sanglants de l’Occupation, il décide de chercher à comprendre ce qui s’est réellement passé le 10 juin 1944 à Oradour-sur-Glane.
Scientifique de formation, M. Baury adopte une démarche scientifique rigoureuse et met sa passion à la recherche de la Vérité historique. Il analyse, décortique les témoignages oraux et écrits, ceux déjà disponibles et ceux qu’il suscite et recueille, car il base sa collecte de mémoire sur la diversité des témoignages. Il détaille avec minutie la chronologie des déplacements des protagonistes, résistants français et soldats allemands. Il traque les silences et les «non-dits» qui ont pesé et épaissi les mystères.
Les questions lancinantes tournent en boucle : pourquoi ce village paisible ? Les Allemands auraient-ils confondu Oradour-sur-Glane avec Oradour de Linards, lui au cœur de la Résistance mais aussi de la Milice ...
La décision de faire un exemple a-t-elle été prise après la capture et l’exécution par la Résistance du commandant Kämpfe, «héros» de la division «Das Reich», deux jours avant le massacre ?
Il demeure des incertitudes sur l’ «affaire Kämpfe» et les silences de la Résistance ont permis aux Allemands une falsification de sépulture : au cimetière de Berneuil, en Charente-Maritime une plaque porte le nom de H.Kämpfe, alors qu’il est impossible que sa dépouille repose en ce cimetière.
Laissons Michel Baury conclure : «c’est la pluralité des témoignages qui, par les recoupements possibles qu’elle permet, conduit à une certaine approche de la «vérité historique». C’est le travail qui a été tenté dans la construction de cet essai. Il ne prétend pas avoir conduit à la découverte de cette «vérité historique» ; il se limite à avoir tenté une certaine approche avec toute la rigueur d’un scientifique de formation !» Mais précisons cependant que malgré la gravité du propos, ce travail magistral se lit «comme un roman» grâce au talent de l’auteur.

Monique Venier-Ziesel 12/01/15

 

De la bêtise - Robert Musil

Les éditions Allia ont réédité, en janvier 2012, le texte de la conférence prononcée par Robert Musil à Vienne, le 11 mars 1937, « De la bêtise ».
La bêtise étant universelle et de toutes les époques, j’ai voulu savoir comment Musil la concevait. En fait, il arrive à la conclusion que la bêtise est impossible à définir tant elle jouxte d’autres domaines.
Les proverbes cités par l’écrivain sont frappés au coin du bon sens populaire : « Qui se loue s’emboue » et « Vanité et bêtise poussent sur la même tige », mais la bêtise ne se limite pas à la vanité, elle présente de multiples aspects et, comme le dit Musil, « Nous sommes tous bêtes à l’occasion ». Si nous prenons vraiment conscience des limites de notre savoir et de notre pouvoir, nous arrivons à la modestie, qui est « la meilleure arme contre la bêtise ». Et Musil se demande si nous ne quittons pas là le domaine de la bêtise pour celui de la sagesse « région déshéritée et généralement évitée par les voyageurs ». Site de l'éditeur

Marie-José Sélaudoux (25/6/2013)



Jubilé, de Henri Girard

Quand Angelbert Luppin, cantonnier dans un village normand, prend sa retraite, une fête qui rassemble notables, commerçants et petits employés est donnée à la mairie. Entre de beaux cadeaux utiles (une veste de chasse et un poste de radio à transistors) se faufile un paquet étrange, un paquet qui contient plusieurs livres, sans mot d'accompagnement.
Tout ce roman de 300 pages tourne autour de ces livres et l'enquête que mènera Angelbert pour trouver leur provenance. En chemin cette aventure rapprochera des êtres qui passaient leur vie dans la solitude alors qu’ils étaient faits pour vivre ensemble. Des personnages sortis de la France profonde telle qu’on n’oserait plus l’imaginer, du maire héritier des seigneurs d’autrefois, au curé, sans oublier l’instituteur et le facteur, toute une farandole truculente et colorée, la réminiscence d'une enfance douloureuse, des rencontres qui l'amèneront à découvrir une vérité bien plus vaste que la révélation de l'identité de l'expéditeur, attendent notre héros, et nous font revivre une époque où les choses paraissaient plus simples, du moins à la surface.

  • Si vous aimez une histoire très bien ficelée, où la fin n’est pas décevante et où, rétrospectivement, on peut retrouver tout au long du récit les indices qui l’avaient amenée.
  • Si un langage fleuri, souvent campagnard, parfois snob, mais toujours en phase avec les personnages, ne vous offusque pas. On pense souvent à Marcel Aymé.
  • Si l’évocation des années soixante vous rend nostalgique d’une société en pleine mutation qui n’existe plus.
  • Si vous pensez que la solitude a ses tristesses mais aussi ses récompenses.
  • Si vous pensez que Céline ou Proust valent le coup d’être lus, et même Sartre.
  • Si vous aimez un humour un peu suranné, et si le nom de Geneviève Tabouis vous déclenche une madeleine.
    Vous aimerez Jubilé, d’Henri Girard, et vous en retirerez un goût de pommes acides, de girolles et de lapin en civet. Et flottera sur votre visage un sourire qui vous fera voir la vie en une nuance un peu plus rose que d’habitude. 

Laurence Grenier (28/02/2013)

PS : au lieu d’un livre tout récent qui ne me dirait rien, je vous propose ce très joli livre, que j’ai découvert au salon du livre 2006, et qui n’a pas eu la chance qu’il mérite, la maison d’édition qui le publiait ayant déposé le bilan. Pour vous le procurer, vous pouvez envoyer un chèque à : Editions L’Arganier, Mireille Virot, 10, rue de l’Eglise, 77930 Perthes. Prix : 18 €, port inclus Depuis, Henri Girard a publié plusieurs romans, des nouvelles, qui ont toujours la même qualité : une bonne histoire très bien racontée dont la fin est logique, quoique très surprenante. Et surtout avec beaucoup d’humour et dans une langue pleine de mots savoureux, ce qui n’est pas si courant de nos jours. Vous pouvez en savoir plus en allant sur son site http://www.auteur-roman-nouvelles.com/ 



Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier

Nul Canadien ne peut avoir oublié "les Grands feux qui, au début du XXe siècle ravagèrent l'Ontario et les régions avoisinantes, produisant des fumées si épaisses et nocives qu'elles détruisirent gens et bêtes, au point qu'"il pleuvait des oiseaux" !
Soixante ans plus tard, rien d'étonnant donc à ce qu'une photographe, soucieuse de mémoire, parte à la recherche de Boychuck, l'un des rares protagonistes qui, adolescent à l'époque, ait survécu. Pour le découvrir, il lui faudra s'en aller au plus profond des forêts, et apprivoiser deux vieux ermites, âgés de 80 ans ; épris de liberté et qui se sont volontairement retirés du monde. Conquérir "Marie Desneiges" enfermée arbitrairement pendant soixante ans par sa famille, dans un asile psychiatrique et qui a réussi à s'échapper. Vous verrez alors que la vieillesse ainsi conçue n'est pas si terrible ! Et vous serez bouleversés par le magnifique testament laissé par Boychuck qui, bien qu'aveugle, était devenu peintre ! Un bijou d'écriture, hors des modes ! 

Jeanine Smolec-Rivais (14/12/2012)

Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier - Editions XYZ Canada. Prix de la Création artistique du CALQ (2010). Prix des Lecteurs (2012)

 


Que savons-nous du monde ?

D'une écriture toujours directe, vivante et intelligente, le romancier et essayiste suisse Étienne Barilier s'intéresse dans ce nouvel ouvrage aux médias, à la faveur de leur dématérialisation croissante.

On y vérifie notamment que dans leur « soif de magie » et leur « recherche de l’innocence », les médias ne se comportent guère différemment de leurs consommateurs.

L’auteur nous fait apprécier les nombreuses dérives sémantiques de nos médias "modernes" et tout y passe : Outreau, les "martyrs" djihadistes, l’islamophobie, Fukushima, Polanski, les révolutions arabes, la Somalie, la Côte d’Ivoire, etc.

Un livre assez jubilatoire d’un observateur attentif et clairvoyant.

Thierry Vagne (25/9/2012)

Que savons-nous du monde ? - Étienne Barilier - Éditions Zoé - 2012 - 192 p. - 27.00 CHF



La page, de l’Antiquité à l’ère du numérique

Amoureux des livres et tout autant passionné d’édition multimédia, on ne pouvait que se précipiter pour lire cet ouvrage, pensant y trouver « matière » à améliorer nos divers travaux d’édition.br> Las, seul le premier chapitre aborde le sujet attendu* ; il dresse un rapide état des lieux de l’édition actuelle et, dès ce premier chapitre, nous en sommes déjà à un parcours historique de l’édition « papier ».
Mais, si le titre induit une certaine tromperie sur la marchandise, l’intérêt est ailleurs : en effet, l’auteur - très érudit - nous propose une histoire de la page de livre au travers des pratiques historiques de diffusion, de modification et de réception des textes depuis l’Antiquité :

- La chronique d’Eusèbe (IVe siècle), qui réunit en un seul livre les histoires des grandes civilisations du monde antique : Assyrie, Egypte, Israël, Perse, Grèce et Rome.
- Le patchwork de documents préexistants qu’est la Chronique de Nuremberg (1493) d’Hartmann Schedel.
- Le dictionnaire de Pierre Bayle (1647-1706) qui préfigurera l’Encyclopédie.

De nombreux exemples qui montrent que la « page » n’était pas aussi figée que l’on imagine. À noter de magnifiques reproductions de pages anciennes.

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* : Si l’on partage les réticences de l’auteur vis-à-vis du butinage et ses critiques à propos des liseuses actuelles, pour nous, le livre électronique reste à inventer : ce serait un programme informatique utilisable à l’aide d’un navigateur (à partir d’un micro-ordinateur fixe ou portable ou bien à partir d’une tablette), permettant de « feuilleter » l’ouvrage (qui ait donc bien un début et une fin), de suivre des hyperliens tout en pouvant à tout moment revenir à la « page » de départ, d’apporter des annotations stockables (de « corner » la page à l’aide de signets pouvant être décrits). Ce ne serait plus une page au sens livresque, mais ce que l’on appelle dans le domaine de la formation en ligne une « page-écran », au format d’ailleurs variable.

Thierry Vagne (09/9/2012)

La page, de l’Antiquité à l’ère du numérique - Anthony Grafton - Louvre éditions - 272 p. - 25 €



Esthétique de la ponctuation

Lecteur ! Si la linguistique ne t’es pas familière, si anaphorique, apostasie, aporie, asyndétique, etc. te sont complètement inconnus, ne dédaigne pas pour autant l’ouvrage d’Isabelle Serça : il te démontrera - au rebours des démagogues qui veulent « simplifier » la langue française - que tous les , . ; ( ) - … permettent aux auteurs d’apporter à leur texte rythme, échappées, réminiscences (outre Claude Simon et Julien Gracq, c’est bien Marcel Proust le référent du livre ; notamment, les mises en perspective de versions successives de passages de La Recherche sont très pénétrantes) et ainsi de rejoindre la musique pour « surmonter l’angoisse devant l’irréversibilité et l’inéluctabilité du vieillissement et de la mort en substituant au temps réel destructeur un espace clos où se profile le rêve d’une existence toujours nouvelle et indéfiniment inachevée » (Michel Imberty).

Thierry Vagne (14/6/2012)

Esthétique de la ponctuation - Isabelle Serça - Gallimard - 308 p. - 23,50 € 

 

L'empreinte culturelle de la Bible

Passe ton chemin lecteur si le temps te manque. Cet essai à quatre mains mérite patience et curiosité intellectuelle. Mais si tu aimes la Littérature et les Arts, si tu tentes de comprendre notre époque et ses valeurs, ouvre donc cet ouvrage du philosophe catholique Jean-Claude Eslin et du professeur de Lettres Chantal Labre. 
Ces deux érudits parisiens ont conjugué leur savoir et leur esprit critique pour proposer aux étudiants en lettres : "L'empreinte culturelle de la Bible - Un état des lieux européens" (Armand Colin). En 230 pages, ils étudient l'influence (décroissante) de la Bible sur notre Littérature occidentale, depuis les "époques heureuses aux 16e et 17e siècles" jusqu'à notre "nouvelle civilisation" (Handke, Modiano, Coetze, Houellebecq). Rien de moins.       Pourquoi se priver de connaitre Noé, Job, Salomé... dans une galerie de portraits incroyables, mythiques et fondateurs de la civilisation judéo-chrétienne? Inquiets, Jean-Claude Eslin et Chantal Labre laissent l'avant-dernier mot à Emmanuel Levinas : "L'homme moderne est né de père inconnu".
Après un discret coup de griffe au philosophe contemporain Michel Onfray, ils plaident pour "la présence du passé dans le présent", pour la transmission d'un patrimoine biblique dans une sécularisation. Ils assurent que vouloir priver les jeunes générations des poèmes, des visions et des mythes bibliques constitue "une piètre conception de la modernité". 

Marie-France Blumereau-Maniglier

L'empreinte culturelle de la Bible -  Un état des lieux européen - Jean-Claude Eslin, Armand Colin - 2010 - 192 p. - 19,50 €