Que savons-nous du monde ?

D'une écriture toujours directe, vivante et intelligente, le romancier et essayiste suisse Étienne Barilier s'intéresse dans ce nouvel ouvrage aux médias, à la faveur de leur dématérialisation croissante.

On y vérifie notamment que dans leur « soif de magie » et leur « recherche de l’innocence », les médias ne se comportent guère différemment de leurs consommateurs.

L’auteur nous fait apprécier les nombreuses dérives sémantiques de nos médias "modernes" et tout y passe : Outreau, les "martyrs" djihadistes, l’islamophobie, Fukushima, Polanski, les révolutions arabes, la Somalie, la Côte d’Ivoire, etc.

Un livre assez jubilatoire d’un observateur attentif et clairvoyant.

Thierry Vagne (25/9/2012)

Que savons-nous du monde ? - Étienne Barilier - Éditions Zoé - 2012 - 192 p. - 27.00 CHF



La page, de l’Antiquité à l’ère du numérique

Amoureux des livres et tout autant passionné d’édition multimédia, on ne pouvait que se précipiter pour lire cet ouvrage, pensant y trouver « matière » à améliorer nos divers travaux d’édition.br> Las, seul le premier chapitre aborde le sujet attendu* ; il dresse un rapide état des lieux de l’édition actuelle et, dès ce premier chapitre, nous en sommes déjà à un parcours historique de l’édition « papier ».
Mais, si le titre induit une certaine tromperie sur la marchandise, l’intérêt est ailleurs : en effet, l’auteur - très érudit - nous propose une histoire de la page de livre au travers des pratiques historiques de diffusion, de modification et de réception des textes depuis l’Antiquité :

- La chronique d’Eusèbe (IVe siècle), qui réunit en un seul livre les histoires des grandes civilisations du monde antique : Assyrie, Egypte, Israël, Perse, Grèce et Rome.
- Le patchwork de documents préexistants qu’est la Chronique de Nuremberg (1493) d’Hartmann Schedel.
- Le dictionnaire de Pierre Bayle (1647-1706) qui préfigurera l’Encyclopédie.

De nombreux exemples qui montrent que la « page » n’était pas aussi figée que l’on imagine. À noter de magnifiques reproductions de pages anciennes.

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* : Si l’on partage les réticences de l’auteur vis-à-vis du butinage et ses critiques à propos des liseuses actuelles, pour nous, le livre électronique reste à inventer : ce serait un programme informatique utilisable à l’aide d’un navigateur (à partir d’un micro-ordinateur fixe ou portable ou bien à partir d’une tablette), permettant de « feuilleter » l’ouvrage (qui ait donc bien un début et une fin), de suivre des hyperliens tout en pouvant à tout moment revenir à la « page » de départ, d’apporter des annotations stockables (de « corner » la page à l’aide de signets pouvant être décrits). Ce ne serait plus une page au sens livresque, mais ce que l’on appelle dans le domaine de la formation en ligne une « page-écran », au format d’ailleurs variable.

Thierry Vagne (09/9/2012)

La page, de l’Antiquité à l’ère du numérique - Anthony Grafton - Louvre éditions - 272 p. - 25 €



Esthétique de la ponctuation

Lecteur ! Si la linguistique ne t’es pas familière, si anaphorique, apostasie, aporie, asyndétique, etc. te sont complètement inconnus, ne dédaigne pas pour autant l’ouvrage d’Isabelle Serça : il te démontrera - au rebours des démagogues qui veulent « simplifier » la langue française - que tous les , . ; ( ) - … permettent aux auteurs d’apporter à leur texte rythme, échappées, réminiscences (outre Claude Simon et Julien Gracq, c’est bien Marcel Proust le référent du livre ; notamment, les mises en perspective de versions successives de passages de La Recherche sont très pénétrantes) et ainsi de rejoindre la musique pour « surmonter l’angoisse devant l’irréversibilité et l’inéluctabilité du vieillissement et de la mort en substituant au temps réel destructeur un espace clos où se profile le rêve d’une existence toujours nouvelle et indéfiniment inachevée » (Michel Imberty).

Thierry Vagne (14/6/2012)

Esthétique de la ponctuation - Isabelle Serça - Gallimard - 308 p. - 23,50 € 

 

L'empreinte culturelle de la Bible

Passe ton chemin lecteur si le temps te manque. Cet essai à quatre mains mérite patience et curiosité intellectuelle. Mais si tu aimes la Littérature et les Arts, si tu tentes de comprendre notre époque et ses valeurs, ouvre donc cet ouvrage du philosophe catholique Jean-Claude Eslin et du professeur de Lettres Chantal Labre. 
Ces deux érudits parisiens ont conjugué leur savoir et leur esprit critique pour proposer aux étudiants en lettres : "L'empreinte culturelle de la Bible - Un état des lieux européens" (Armand Colin). En 230 pages, ils étudient l'influence (décroissante) de la Bible sur notre Littérature occidentale, depuis les "époques heureuses aux 16e et 17e siècles" jusqu'à notre "nouvelle civilisation" (Handke, Modiano, Coetze, Houellebecq). Rien de moins.       Pourquoi se priver de connaitre Noé, Job, Salomé... dans une galerie de portraits incroyables, mythiques et fondateurs de la civilisation judéo-chrétienne? Inquiets, Jean-Claude Eslin et Chantal Labre laissent l'avant-dernier mot à Emmanuel Levinas : "L'homme moderne est né de père inconnu".
Après un discret coup de griffe au philosophe contemporain Michel Onfray, ils plaident pour "la présence du passé dans le présent", pour la transmission d'un patrimoine biblique dans une sécularisation. Ils assurent que vouloir priver les jeunes générations des poèmes, des visions et des mythes bibliques constitue "une piètre conception de la modernité". 

Marie-France Blumereau-Maniglier

L'empreinte culturelle de la Bible -  Un état des lieux européen - Jean-Claude Eslin, Armand Colin - 2010 - 192 p. - 19,50 €