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Cao Fei - Testimonies to the Near Future
L’artiste chinoise Cao Fei compte parmi les voix marquantes de sa génération. Dans des vidéos, médias numériques, photographies, installations et sculptures, l’artiste saisit les changements fulgurants que connaît la Chine et en particulier le delta de la rivière des Perles depuis la politique de réforme et d’ouverture à partir de 1978.
Cao Fei est indéniablement une pionnière dans la création d’univers numériques. Ses premières œuvres ont influencé toute une génération d’artistes originaires d’Asie et au delà. Depuis plus de deux décennies, elle explore les répercussions de bouleversements sociaux et technologiques sur l’existence humaine dans des travaux – installations vidéo, simulations numériques, arrangements en réalité virtuelle – qui ont contribué à la hisser comme une penseuse de premier plan dans les champs de l’art, des médias, de la technologie et de l’avenir.
Elle situe ses vidéos et ses environnements, en partie inspirés de jeux vidéo, dans des usines, des paysages oniriques et des visions de l’avenir. En abordant les thèmes du travail, du changement et de la beauté singulière d’un monde globalisé, ils interrogent l’identité, la corporéité et la mémoire. Cao Fei s’intéresse à l’influence exercée par la croissance économique, le développement technologique et la mondialisation sur notre société, sans toutefois jamais verser dans un pessimisme quant à l’avenir.
Née en 1978, Cao Fei a grandi au Sud de la Chine, dans la mégalopole de Canton (Guangzhou), également connue comme « l’usine du monde ». Elle a étudié à la Guangzhou Academy of Fine Arts. Aujourd’hui, elle vit et travaille en Chine, à Pékin. Cao Fei a remporté le SCAD deFINE ART (2024) et le Deutsche Börse Photography Foundation Prize (2021). En 2010, elle a été nommée pour le Hugo Boss Prize et le Future Generation Art Prize et fut lauréate dans les catégories « meilleure jeune artiste » (2006) et « meilleure artiste » (2016) du China Contemporary Art Award (CCAA). Enfin, elle a participé à plusieurs expositions collectives.
Pour Cao Fei - Testimonies to the Near Future, sa première exposition individuelle en Suisse et sa plus vaste rétrospective organisée jusqu’ici en Europe, l’artiste transforme le Musée d’Art de Bâle et sa section « Gegenwart (Actuel) » en une œuvre d’art totale s’apparentant à une ville où s’entremêlent installations immersives et univers vidéo de ses trente dernières années de création. Ce sont, en fait, six expositions différentes illustrant les différents aspects de la ville, et réparties sur 4 étages. Il est recommandé de prévoir au moins deux heures pour une visite qui ne laisse pas indifférent et fait découvrir véritablement tous les aspects de l’artiste de deux décennies.
Musée d’Art de Bâle - Jusqu'au 11 octobre 2026
Séverine et Raymond Benoit (04/6/2026)
Exposition Matisse - Grand Palais
C’est une immense exposition avec un très grand nombre
d’œuvres et, chacune, d’une qualité rare. Pourtant il ne
s’agit pas d’une rétrospective, de ces expositions montrant
le déroulé d’une démarche et renseignant de cette façon
comment l’auteur en est arrivé là, voir l’exposition de
Gerhard Richter à la fondation Vuitton dans le Bois de
Boulogne.
Que voit-on ? Dès l'entrée, on ressent le plaisir de la couleur. Matisse s’intéresse aux rapports de couleurs simples, pas forcément basiques, au contraire très recherchées bien que proches des couleurs de base, le rouge, le jaune, le bleu. Sa palette déconcerte car elle n’a a priori le plus souvent rien à voir avec les choses montrées. Comme Picasso, grand simplificateur des formes, Matisse simplifie les couleurs autant que les formes.
Puis on découvre les portraits dessinés d’un trait comme le fit aussi Picasso, mais de manière si différente qu’il est impossible de les confondre. Le trait de Matisse épouse le contour du visage pour en donner les caractéristiques, rondeur, finesse des traits et proportions. Ce trait est unique, pas de reprise, même s’il n’est pas exact car avant tout ce qui compte pour lui c’est le sentiment du moment. Du coup, tous sont différents, seul le graphisme de l’œil se retrouve.
L’autre qualité que montre cette exposition, c'est l’énorme capacité de travail de Matisse. On a l’impression qu’il n’arrêtait jamais. Il dessine, croque, et capte sans arrêt. S’il n’a pas devant lui son modèle nu, il coupe une plante dans le jardin ou regarde par la fenêtre. Sans parler des traditionnelles natures mortes, installées sur la table, on pourrait dire, en permanence sous la fenêtre.
Aragon le découvrit dans sa jeunesse. Il se mit à l’admirer, voir le très beau livre qu’il fit sur Matisse avec des textes parsemant les reproductions du peintre. Une phrase d’Aragon pourrait résumer l’exposition :
”Apologie du Luxe”, dans l’esprit du vieil adage :
”Luxe, calme et volupté…” de Baudelaire
Matisse / 1941 – 1954 - Grand Palais - Jusqu’au 26 juillet 2026
Raphaëlle Pia (02/6/2026)
Clair-Obscur à la Bourse de Commerce -
Pinault Collection
L’exposition emprunte son titre au fameux chiarascuro qui
s'invite dans la peinture depuis le 16ème siècle à l'image
des œuvres de Caravage qui en intensifie l’usage ou celles
de Rembrandt.
Mais l'exposition explore le clair-obscur
comme un langage qui traverse l'art moderne aujourd’hui.
Une centaine d'œuvres de la collection Pinault se dévoilent
dans un jeu d'ombre et de lumière.
Ces artistes
contemporains utilisent la lumière pour révéler les corps,
les émotions, la spiritualité…
Le sous-sol de la Bourse de
Commerce se transforme en une grotte. Nous sommes plongés
dans le noir quasi total pour découvrir peu à peu des
installations vidéo. Assez troublant !
Citons quelques
artistes :
Pierre Huygue - Né en 1962 à Paris qui ne se
définit pas comme un vidéaste ou un sculpteur, il crée des
“écosystèmes”.Son œuvre Camata est exposée dans l'immense et
magnifique Rotonde.
Laura Lamiel - Cette peintre
plasticienne est née en 1943, à Morlaix. Ses œuvres sont
installées dans les 24 vitrines du couloir circulaire au
rez-de-chaussée.Entre ombre et éclats, elle compose un
paysage poétique d'objets qui d'ordinaire demeurent
invisibles.
Sigmar Polke (1941-2010) - Artiste allemand qui
mêle techniques anciennes comme les feuilles d'or et
d'argent et matériaux modernes tels que l'acrylique.La pièce
centrale de Polke est Axial Age (2005-2007), une série de
neuf panneaux monumentaux. Ces derniers sont installés sur
des structures convexes et concaves qui laissent la lumière
les traverser comme des mirages, créant un effet de
profondeur saisissant.
James Lee Byars (1932-1997) était un
artiste américain. La perfection, la mort, l’or, le rituel,
la question étaient ses obsessions. L'or était sa teinte
emblématique. Cette couleur rappelle le temple du Pavillon
d'or à Kyoto, au Japon où il résida presque 10 ans.
Bill
Viola (1951-2024) était un artiste américain qui a fait
rentrer la vidéo au même niveau que la peinture. Il s'est
notamment illustré par la création d'installations vidéo
monumentales comme celle du Grand Palais en 2014. Jean-Luc
Moulène est un artiste majeur de la scène contemporaine
française. Né en 1955 à Reims, il vit et travaille à Paris
depuis 1975. Moulène entretient une fascination récurrente
pour la main humaine comme sujet sculptural.
Mais on peut citer également Alberto Giacometti (1901-1966), sculpteur, peintre et graphiste moderniste suisse, Germaine Richier (1902-1959). Cette liste n'est absolument pas exhaustive : une centaine d'œuvres de la collection François Pinault sont exposées dans les différentes salles de la Bourse de Commerce.
Clair-Obscur - Bourse De Commerce - Jusqu’au 24 août 2026
Jacky Morelle (25/4/2026)
Schwitters
- L’avant-gardiste inclassable
Kurt Schwitters (1887-1948) compte parmi les
protagonistes les plus singuliers et les plus influents
de l’avant-garde artistique de l’entre-deux guerres. Il
est resté jusqu’à aujourd’hui d’une actualité
impressionnante.
L'exposition du Centre Paul Klee est la plus complète
qu’un musée suisse ait jamais consacré à son œuvre. Elle
retrace la diversité de son œuvre durant ses différentes
périodes créatrices : depuis les iconiques tableaux
Merz, les assemblages et les collages, en passant par le
Merzbau, reconstruit et accessible au public, jusqu’aux
portraits, paysages et sculptures moins connus, réalisés
pendant ses années d’exil.
Un avant-gardiste inclassable et indépendant
Après une formation académique, Schwitters réalise tout d’abord des œuvres figuratives avant de se tourner vers l’expressionnisme et, plus tard, vers l’abstraction. Bien qu’en contact avec les mouvements de l’avant-garde internationale tels que Dada, De Stijl ou le constructivisme russe, il ne se rallie à aucun de ces groupes. Schwitters reste un individualiste aux apparences bourgeoises, faisant ainsi preuve d’autodérision et provoquant à la fois le public et ses collègues artistes.
« Merz » : un art né des ruines de la civilisation
Dans les années 1920, Schwitters incarnait la liberté et le renouveau artistique nés des ruines de la Première Guerre mondiale. « Merz », principe artistique qu’il a lui-même développé, devient alors sa marque de fabrique : « On peut aussi crier avec des déchets, et c’est ce que j’ai fait en collant les morceaux ensemble et en les fixant avec des clous. J’appelais ça Merz. [...] De toute façon, tout était cassé, et il fallait construire du neuf à partir des débris. C’est ça, Merz. ». À partir de matériaux trouvés et mis au rebut, il se mit à créer des collages et des assemblages – dits tableaux Merz. En 1923, il commença également à réaliser son Merzbau – une sculpture accessible qui réunit l’architecture et le collage et que l’on considère comme un précurseur de l’art actuel de l’installation. « Merz » était un concept précoce de recycling et de remix dans l’art.
Dépasser les limites des genres artistiques
L’œuvre de Schwitters dépasse les limites traditionnelles des différentes disciplines artistiques. En dehors de son œuvre plastique à proprement parler, il était aussi un graphiste, un éditeur et un écrivain influent. Il a forgé la conception publicitaire moderne et fondé le « ring neue werbegestalter », Cercle - international - des nouveaux concepteurs publicitaires. L’artiste fixe de nouveaux critères en associant les arts plastiques aux arts appliqués, afin de libérer le graphisme et la typographie de leurs tâches purement techniques et décoratives pour les enrichir d’une dimension culturelle et artistique. Il a ainsi contribué de manière décisive à forger l’image du design graphique suisse. Une publication qui met l’accent sur la production littéraire Kurt Schwitters était aussi un écrivain productif et original. Ses textes - ironiques, pleins d’humour et critiques envers la société - posent les jalons d’une littérature expérimentale et donnent des clés pour comprendre l’ensemble de son œuvre. Ils rompent avec les formes et les structures traditionnelles, reflètent le contexte historique, commentent son parcours et posent les bases théoriques de sa création.
Pour compléter l’ensemble, le Zentrum Paul Klee montre des spécimens témoignant de ses créations littéraires et de ses activités éditoriales. L’exposition nous révèle un artiste ayant innové de manière radicale et cheminé en marge des courants avant-gardistes de son temps, marquant ainsi des générations d’artistes pour avoir réalisé la synthèse, unique en son genre, de l’art, de l’architecture, du design et de la littérature.
Zentrum Paul Klee - Berne - Jusqu'au 21 juin 2026
Séverine et Raymond Benoit (21/4/2026)
Renoir et l’amour
- Musée d'Orsay
Cette exposition rassemble pour la première fois un
corpus majeur des ” scènes de la vie moderne ” de
Renoir, soit environ 50 peintures issues des vingt
premières années de sa carrière.
Le célèbre tableau “Bal au Moulin de la Galette “ fête
ses cent cinquante ans. Ce tableau est l’une des œuvres
les plus célèbres et les plus caractéristiques de
l’impressionnisme. On voit un moment de vie joyeuse dans
le quartier de Montmartre où principalement des jeunes
gens se réunissent pour danser, boire et se divertir en
plein air, au célèbre Moulin de la Galette, lieu de
divertissement populaire. Ils semblent saisis sur le
vif : conversations, rires, danses… La scène est baignée
d’une lumière naturelle filtrée à travers les feuilles
des arbres créant des taches de lumière et d’ombre sur
les personnages. Une peinture « musicale »… Mais que
dansent-ils ?
Auguste Renoir nous invite à célébrer l'amour comme une
force universelle qui régit les relations humaines. Il
représente l'amour sous différentes formes : romantique
(couples, intimité), familial (mères et enfants). Les
couples de Renoir sont souvent enlacés, se tiennent la
main ou se regardent avec affection. Ils semblent
partager une complicité ou une entente tacite. Renoir
sublime la sensualité du corps féminin. Il a su aussi
capter la beauté des visages. Ces derniers sont presque
toujours représentés d’une manière simple et authentique
et semblent vivants, animés d’une énergie intérieure.
Les visages féminins sont émouvants, tant ils sont
imprégnés d’une grande douceur, d’une sensibilité et de
tendresse qui émane de leurs traits. La joie de vivre et
les relations sociales sont essentielles. Il représente
la vie des gens ordinaires, sans idéalisation ni
dramatisation.

« Le déjeuner des canotiers »
(1881) est une peinture emblématique de Renoir.
La scène montre un groupe d’amis qui déjeunent ensemble
sur une terrasse de la Maison Fournaise, un restaurant
situé à Chatou, au bord de la Seine. Au premier plan, à
gauche, Aline Charigot, la maîtresse de Renoir qui joue
avec un petit chien. À droite se trouve le peintre
Gustave Caillebotte. Aucune pose figée. Tout semble pris
sur le vif. La lumière vive et naturelle s'ajoute à la
sensation de vie et de mouvement.
L'amour n'est jamais tragique : il est lumineux,
charnel et lié au plaisir de vivre. Ses tableaux
colorés, joyeux ont fait de lui, le “peintre du
bonheur.”
Si vous aimez la peinture impressionniste et les scènes pleines de vie, de douceur et d'émotion, allez voir cette exposition. Elle est organisée avec le National Gallery de Londres et le Museum of fine arts de Boston.
Musée d'Orsay - Renoir et l'amour - du 17 mars au 19 juillet 2026
Jacky Morelle (03/4/2026)
Les Collectionnistes
Le charmant Théâtre du
Petit Montparnasse nous a rarement déçus.
Ce soir, il est question de peinture. Sous le curieux titre "Les Collectionnistes", François Barluet a imaginé une réunion chez les Durand-Ruel.
Selon les recettes les plus classiques chères à Lagarde et Michard, il y aura unité de temps, d'objet et de lieu.
Le metteur en scène Christophe Lidon va nous enfermer pendant une grosse heure dans un salon bourgeois, celui du marchand de tableaux
Paul Durand-Ruel (1831-1922 incarné par Christophe de Mareuil) et de sa charmante épouse Jeanne-Marie (Christèle Reboul). Pour un peu,
le décor serait planté pour une pièce de Georges Feydeau.
Nous sommes juste après la funeste guerre de 1870. Durand-Ruel est allé pendant les combats se réfugier à Londres où il a rencontré Monet. De retour à Paris, il accueille ceux qu'on va bientôt appeler "les Impressionnistes". Il croit à leur futur, les soutient, achète leurs
toiles. Le marché n'est pas prêt, mais le marchand a une longueur d'avance (on dit que dans sa longue vie Durand-Ruel acheta douze mille tableaux).
Il s'endette, mais est soutenu par sa banque, l'Union Générale. Durand-Ruel ne peut abandonner ses amis peintres, comme Auguste Renoir
(Victor Boucigault). Il y a aussi le directeur du journal véreux, “Le Constitutionnel” (Frederic Imberty) qui fait du
chantage et tourne autour de la belle Jeanne-Marie. La banque va-t-elle se décourager ? l'épouse aimante s'en aller ? on vous laisse
découvrir la suite...
C'est joliment écrit, bien joué avec quelquefois des allures de pièce de patronage. On révise son histoire de l'art à un tournant décisif,
et on passe un bon moment.
Bruno Caudrillier (23/3/2025)
Toutes mes sœurs - Documentaire de Massoud Bakhshi
J’ai
vu le film documentaire iranien de Massoud Bakhshi (né en
1972) en avant - première (il est sorti le 3 juin) et en
présence du metteur en scène.
Il semblait très ému car les deux jeunes actrices, Mahya et
Zahra, sont ses nièces. Elles sont élevées dans la tradition
religieuse, sous le regard de la grand-mère favorable au
régime. De 2007 à 2025, au sein d'une famille aimante, le
film a été tourné sur une période exceptionnelle de 18 ans,
de leur prime enfance à leur quotidien de jeunes femmes en
quête de liberté.
Il montre leur évolution car elles sont confrontées aux
traditions, aux changements sociaux. C'est à la fois un
portrait de famille et un témoignage rare sur la condition
des femmes en Iran. Un documentaire intime et émouvant,
d’une durée de 1 heure et 18 minutes.
Jacky Morelle (04/06/2026)
Nous l’orchestre - Documentaire de Philippe Béziat
Nous l’orchestre est un film documentaire immersif consacré
à la vie d’un grand orchestre symphonique, en l’occurrence
l’Orchestre de Paris.
Le film plonge le spectateur au cœur
de la machine orchestrale : répétitions, moments de doute,
travail minutieux des pupitres, relation avec le chef,
tension des concerts… Les séquences les plus réussies sont
celles qui s’intéressent à certains instrumentistes, d’abord
en les présentant, puis en les retrouvant au sein de
l’orchestre avec leur propre perception sonore de leur
environnement (grâce à l’emploi d’une multitude de micros et
de caméras). On notera également une séquence emplie
d’émotion avec le départ à la retraite du 1er cor solo de
l’orchestre, André Cazalet.
La qualité de la réalisation,
notamment au niveau du son, devrait ravir le spectateur,
même peu familiarisé avec la musique sérieuse (les
compositeurs représentés dans les séances de répétitions
sont principalement Stravinsky et Bartók).
Le principal
défaut du film est d’être un peu court !
Thierry Vagne (25/02/2026)
Sonia Wieder-Atherton
- La sublime violoncelliste
Il
y a quelques jours, j’ai eu la chance d’écouter une
conférence avec la célèbre violoncelliste Sonia Wieder -
Atherton au musée d’art et d’histoire du Judaïsme.
Je la connais musicalement depuis de nombreuses années et je suis une de ses fidèles admiratrices. Elle était en conversation avec Chloé Camberling. Ce fut un moment d'intense bonheur. Son répertoire est très éclectique. Elle joue du Bach, du contemporain, des musiques religieuses… elle est très connue pour son jeu expressif.
À neuf ans, une sonate de Vivaldi l’a bouleversée... elle sera violoncelliste… “Ce n’est pas du tout une stimulation familiale qui m’a poussée vers la musique. J’y suis venue toute seule, un peu par “prédestination “. J’ai choisi le violoncelle parce que je voulais un instrument à cordes, quelque chose qui soit proche de la voix humaine et qui me permette de faire durer le son aussi longtemps que je le voulais.
“ Sonia Wieder-Atherton est une violoncelliste et compositrice franco-américaine née en 1961 à San Francisco. Elle est la fille de Ioana Wieder d’origine juive roumaine, réalisatrice féministe française (naturalisée en 1957) et de John Atherton, universitaire américain. Elle a grandi à New York et à Paris où elle a étudié au conservatoire supérieur de musique dans la classe de Maurice Gendron (1920-1990), grand violoncelliste et de Jean Hubeau (1917-1992), pianiste, compositeur et pédagogue. Elle a également étudié avec Mstislav Rostropovitch (1927-2007), le très célèbre violoncelliste et chef d’orchestre. Elle a même reçu le premier prix du concours Rostropovitch en 1986. Cette collaboration a été un moment clé dans sa carrière, lui permettant de développer son talent. Elle passe deux ans au conservatoire Tchaïkovski de Moscou auprès de Natalia Shakhovskaya. Cette brillantissime violoncelliste est morte en 2017 à l’âge de 81 ans. Cette dernière a été lauréate de concours de violoncelle les plus importants tant en Russie qu’à l’étranger. Elle était devenue très proche de Sonia Wieder-Atherton. Cette dernière en parle avec beaucoup d’affection, d’admiration et de reconnaissance : “je ne serais pas arrivée là, si je n’avais pas rencontré Natalia Shakhoskaya, ce qu’elle m’a dit, continue à m’apporter…” Notre musicienne a su bénéficier des conseils des plus grands musiciens de la planète.
En 1989 Chantal Akerman (1950-2015) lui a demandé de trouver des musiques pour son film “Histoire d’Amérique“ : à New York, au lever du jour, à proximité du pont de Williamsburg, des immigrés juifs russes et polonais se souviennent de leur vie avant leur arrivée. Elle ne connaissait rien au judaïsme, elle a grandi dans un milieu où la religion n’était pas pratiquée. “Lorsque j’ai commencé à jouer ces chants, j’avais l’impression de les avoir toujours entendus. Ils coulaient en moi comme coule le sang dans mes veines” confie-t-elle. La musicienne découvre alors son histoire familiale. « Les chants juifs » est un enregistrement emblématique qui a marqué toute la vie de la violoncelliste : “ le cycle de chants juifs est né de ma recherche sur la musique juive liturgique [...] j’ai senti que je connaissais cette musique bien avant ma naissance, c’était une impression étrange.” Mais ce qui l’a véritablement inspirée c’est le chant des cantors ou hazans et son expressivité.
Elle a également une affinité toute particulière pour la musique de Jean-Sébastien Bach (1685-1750). Elle aborde sa musique avec une grande liberté et une profonde sensibilité. Pour elle, jouer Bach, c’est entrer dans un espace intérieur. Elle considère le violoncelle comme une voix humaine. Dans Bach, elle cherche le souffle plutôt que la rigidité. Lorsqu’elle joue les “suites" de Bach, elle imagine les mains de Giacometti modelant la terre jusqu’à ce qu’apparaisse un visage. “Être aux prises avec les "suites" de Bach, dit-elle, "est très proche de cela". Il s’agit de creuser la corde jusqu'à ce que naisse la phrase avec sa respiration juste.” Elle privilégie la continuité de la phrase plutôt que la virtuosité extérieure. Elle considère la musique de Bach comme “la colonne vertébrale“ de sa vie musicale. “Bach, dit-elle, c'est comme la cérémonie du thé : on ne sait plus faire la différence entre la tasse de thé, la main, le cœur qui bat, tout devient un”. Elle a interprété avec une grande sensibilité les “suites" pour violoncelle seul de Bach, morceau de bravoure auquel ne peuvent se confronter que les interprètes les plus virtuoses. Elle considère qu’elles sont ”une sorte de bible” pour les musiciens et qu’elles contiennent “toutes les émotions humaines.“ Il faut reconnaître que Jean-Sébastien Bach est un savant théologien, un stupéfiant virtuose, un expert en facture instrumentale… Elle recherche un ton très expressif, presque vocal et emploie constamment de nouvelles couleurs sonores.
Elle a collaboré avec des compositeurs tels qu’Henri Dutilleux (1916-2013). “Avec Dutilleux, dit-elle, une note pouvait être une question de vie ou de mort”. Georges Aperghis (1945- ) et Pascal Dusapin (1955- ) lui ont dédié des œuvres. Elle a joué en soliste avec de nombreux et prestigieux orchestres internationaux ; notamment l’orchestre national de France, l’orchestre de Paris, l'orchestre philharmonique d’Israël et bien d’autres. Elle a reçu le prix de la fondation Bernheim qui désigne chaque année trois lauréats dont l’œuvre a valeur créatrice dans chacun des domaines des arts, des lettres et des sciences. Elle est chevalier de l’Ordre des arts et des lettres. En 2018, elle a joué lors de la cérémonie d'entrée au Panthéon de Simone Veil et de son mari Antoine. C’était un moment émouvant qui a mis en valeur son talent et son émotion.
Pendant les tristes soirs de l’hiver monotone, laissez-vous envoûter par cette virtuose qui occupe une place originale dans le monde musical. Elle a toujours cherché à faire de la musique une langue ouverte au monde.
Jacky Morelle (27/11/2025)