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L'art visuel

 

À Bâle, le jeune Picasso - Périodes bleue et rose

La Galerie Beyeler avait acquis au cours des ans une très grande collection d’œuvres majeures de Picasso, au total 33. Cependant, aucune d’entre elles ne couvre les périodes avant 1907, année qui marque, avec les « Demoiselles d’Avignon », le virage vers le cubisme. Dès lors, la Fondation Beyeler à Riehen/Bâle a décidé d’organiser, ce qui a pris quatre ans environ, la plus grande exposition d’œuvres des périodes dites bleues et roses, soit de 1901 à 1906. Il s’agit, en fait, de la toute première fois en Europe que sera donné à voir un éventail d’une telle densité et d’une telle qualité des chefs-d’œuvre de cette importante période. Ce sont aussi des jalons marquants de la trajectoire de Picasso en marche vers son statut d’artiste le plus célèbre du 20ème siècle.

 L’exposition, qui présente 75 tableaux et sculptures, est articulée de manière chronologique. Elle présente les débuts de la trajectoire de Picasso en prenant pour point de référence l’image humaine. Reprenant encore et encore son élan, l’artiste qui vit alors entre Paris et Barcelone gravite essentiellement autour de la figure humaine.

Ces tableaux hauts en couleur, peints en Espagne et à Paris, dénotent aussi l’influence de van Gogh et de Toulouse-Lautrec. Ils montrent ce que ressent Picasso de la vie mondaine parisienne de la Belle Époque. Puis, en mémoire du suicide tragique de son ami artiste Carles Casagemas, avec lequel il s’était rendu une première fois à Paris vers 1900, Picasso crée à partir de la fin de l’été 1901 des toiles dans lesquelles la couleur bleue devient le moyen d’expression dominant, amorçant la période dite bleue. Le peintre porte dès lors son regard sur la misère et les abîmes psychiques des personnes en marge de la société.

Avec son installation définitive en 1904 à Paris dans un atelier de la cité d’artistes du Bateau-Lavoir, c’est une nouvelle étape qui débute dans la vie et dans l’œuvre de l’artiste. C’est l’époque où Picasso rencontre en Fernande Olivier sa première compagne et muse au long cours. Peu à peu, il abandonne sa palette chromatique à dominante de bleus en faveur de tonalités plus gaies de roses et d’ocres, tout en conservant l’atmosphère mélancolique de ses toiles précédentes.

Picasso peint alors des saltimbanques, des acrobates et autres artistes, en groupes ou en famille. Ils incarnent la vie de bohème anti-bourgeoise du monde du cirque et de l’art. Si l’« Arlequin assis, 1901 » est  à forte dominance bleue, en contrepartie la « Famille de saltimbanques avec un singe, 1905 » annonce très nettement la période rose. L’exposition permet aussi de comparer l’« Autoportrait, 1901 » sur un fond bleu-vert et en vêtement bleu foncé, à l’« Autoportrait 1906 », d’un Picasso dénudé et calme, où le rose-ocre du corps se détache sur un fond grisâtre. Cette comparaison illustre particulièrement l’évolution du peintre en moins de cinq ans.

En 1906, Picasso connaît son premier grand succès commercial lorsque le galeriste Ambroise Vollard lui achète la quasi-totalité de ses nouveaux travaux. Cela permet à Picasso de quitter Paris avec Fernande et de s’établir quelques semaines durant dans le village de montagne catalan de Gósol dans les Pyrénées espagnoles. En quête d’une nouvelle authenticité artistique, il crée de nombreux tableaux et sculptures qui unissent des idéaux corporels classiques et archaïques. Exposé à un paysage aride et à un style de vie rustique, Picasso peint principalement des figures placées dans des scènes idylliques et originelles.

La déformation et le morcellement toujours plus poussés de la figure, tels qu’ils apparaissent dans les représentations « primitivistes » en particulier de nus féminins créés à son retour à Paris, annoncent finalement le langage pictural cubiste, qui se déploie à partir de 1907. Un tableau appelé « Femme, 1907 » présente déjà nettement les traits qui se déploieront dans les « Demoiselles d’Avignon ». On peut considérer qu’il termine nettement le parcours chronologique de l’exposition limitée au deux périodes. L’exposition constitue aussi un hommage aux fondateurs du musée Ernst et Hildy Beyeler, qui voyaient en Picasso un véritable modèle artistique et ont fait preuve d’un engagement multiple et profond en sa faveur. La collection Beyeler compte pas moins de 33 œuvres du peintre, faisant aujourd’hui de la Fondation Beyeler l’un des musées les plus importants au monde en la matière.

Les 75 tableaux et sculptures de l’exposition, sont, pour la plupart, rarement prêtés par les 28 musées et collections privées qui ont contribué à sa mise sur pied. Elle a été organisée par la Fondation Beyeler en collaboration avec les musées d’Orsay et de l’Orangerie et le musée national Picasso – Paris, où elle fera une première étape sous forme légèrement modifiée. Le catalogue qui compte 304 pages et 17 articles de fond est la publication la plus volumineuse réalisée par le musée à ce jour.

Séverine et Raymond Benoit   (14/02/2019)

Fondation Beyeler, Riehen/Bâle - 3 février – 26 mai 2019  

En plus de l’exposition principale, il est possible de visiter, jusqu’ au 5 mai, l’exposition parallèle « Picasso Panorama » qui regroupe les tableaux de la collection Beyeler complétée par de prêts entre autres de l’Anthax Collection Marx et de la Rudolf Staechelin Collection. Ce sont ainsi 40 ouvres majeures qui se déploient sous les yeux des visiteurs le plein panorama des univers visuels créés par Picasso entre 1907 et 1972.

 

Vasarely, le Warhol à la française célébré par le Centre Pompidou

L'expression est de l'un des deux commissaires, Arnauld Pierre, de l'ambitieuse relecture que propose le Centre Pompidou "Vasarely, le partage des formes". Titre assez timide pour retranscrire ce qui ressemble à une véritable révolution dans cette France du progrès portée par les "trente glorieuses" dont le hongrois d'origine (naturalisé en 1961) se fait le héraut.     

Né à Pécs en 1906 Victor Vasarely commence d'abord par étudier la médecine qu'il abandonne pour entrer dans le "petit Bahaus" de Budapest, avec comme mentor Sandor Bortnyik. Il arrive à Paris en 1930 et est engagé par l'agence Havas. Fasciné par les jeux de lumière provençale à Gordes ou les craquelures des carrelages des stations de métro parisien, il pose un premier jalon vers le cinétisme avec "Hommage à Malevitch". Après un épisode Noir-Blanc il rencontre Denise René qui devient sa compagne et lui offre une première exposition en 1955 "Mouvement" aux côtés de Duchamp, Calder, Pol Bury, Soto. Il publie cette même année son "Manifeste Jaune", anticipant son Alphabet plastique, langage combinatoire à l'infini, amplement diffusé par le recours au multiple. En 1965 c'est la consécration, il participe à l'exposition du Moma, "The Responsive Eye" et fait la couverture du Times Magazine. Denise René ouvre une galerie à New York. L'Op art est né et se veut la version européenne du Pop !

La France tombe dans une "vasarelite aigue": la télévision, les magazines, la musique (pochette du mythique Space Oddity de Bowie), le cinéma (La prisonnière de Cluzot), la mode succombent, sur fond de conquête spatiale. Une utopie qu'il transpose également en architecture avec la "Cité polychrome du bonheur" à Créteil ou Caracas (Cité universitaire). Autres emblèmes, parisiens : la façade du nouveau siège de la radio RTL rue Bayard (qui sera démontée finalement en 2017) qu'il conçoit avec Yvaral son fils, le fameux logo Renault, la grande fresque de la gare Montparnasse (hall de départ), le portrait en 3 D de Georges Pompidou à l'ouverture du Centre, qui incarnent cet esperanto visuel qui envahit tout jusqu' à frôler l'overdose.   A tel point que la critique et les institutions vont rejeter en bloc cette approche cinétique de la modernité, ce qui entraine dans la décennie suivante une chute sévère de sa cote (75%). Les difficultés rencontrées par la Fondation Vasarely à Aix en Provence, son centre architectonique en état de conservation préoccupant, ne favorisent pas une possible revalorisation du maître qui inspire cependant toute une nouvelle génération d'artistes dans les années 2000. Un retour en grâce légitime pour ce rêveur cosmique qui n'en finit pas de pressentir les mutations à venir de notre monde. La démarche du Centre Pompidou suffira- t-elle pour ancrer cette réévaluation durablement et non céder à la vague vintage revival terriblement actuelle ?   Une visite s'impose dans ce qui ressemble à un fascinant labyrinthe polysensoriel.

Marie de la Fresnaye (14/02/2019)  

Infos pratiques : Vasarely, le partage des formes jusqu'au 6 mai 2019 Centre Pompidou

Catalogue aux éditions du Centre Pompidou, 232 pages, 39, 90 € en vente à la librairie.

#ExpoVasarely

Visiter la Fondation Vasarely, classée Monuments historiques, Jas de Bouffan 13096 Aix-en-Provence www.fondationvasarely.org

 

Made in Neuchâtel - Deux siècles d’indiennes

Avec « Made in Neuchâtel. Deux siècles d’indiennes », le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel propose la première grande exposition consacrée aux indiennes neuchâteloises. A partir d’un riche ensemble de plus de 300 objets – toiles imprimées, empreintes, livres d’échantillons, portraits, vues de fabriques et correspondance –, l’exposition fait découvrir l’une des principales régions productrices de toiles peintes de toute l’Europe. Les toiles de coton imprimé, désignées par le terme d’indiennes en référence à leur origine géographique, connaissent un engouement sans précédent en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles. Elles passent rapidement du produit de luxe à un bien de consommation de masse. À Neuchâtel, une quinzaine de manufactures permettent à la région de se positionner au sein de circuits internationaux. Une partie de ces manufactures ont été créées par des réfugiés huguenots, qui ont ainsi participé à l’évolution économique de cette région.  

Privilégiant une approche interdisciplinaire, le parcours de l’exposition met en évidence les stratégies mises en œuvre par les producteurs et les maisons de commerce neuchâtelois pour conquérir de vastes marchés, notamment en France, en Allemagne et en Italie. La place occupée par les indiennes dans le commerce triangulaire et la traite des Noirs y est également abordée. En effet, il s’était développé un certain « commerce triangulaire ». Les indiennes étant fortement appréciées des chefs des populations des côtes africaines, elles servaient de monnaie d’échange contre les esclaves arrachés à leurs territoires. Ensuite, ils étaient à leur tour échangés contre de la marchandise provenant des territoires américains, entre autres le coton qu’ils récoltaient dans les plantations. Coton qui servait ensuite à la fabrication des nouvelles indiennes.

 Indiennes entre passé et présent  

L’exposition interroge à partir d’un corpus largement inédit les toiles de coton imprimé dans la perspective des arts décoratifs européens : comment le langage ornemental des toiles évolue-t-il ? Quelles sont les sources auxquelles puisent les créateurs ? Comment adaptent-ils les motifs aux contraintes de la mode ? Comment déclinent-ils les motifs provenant d’Inde, de Perse, de Chine et d’Europe ? Autant de questions qui permettent d’éclairer d’une lumière nouvelle la production et le négoce des indiennes. L’actualité des ornements anciens est illustrée, dès l’entrée de l’exposition, au travers d’une collaboration avec la filière Design textile de la Haute École spécialisée d’art de Lucerne (HSLU). S’inspirant des collections de dessins, d’empreintes et de toiles imprimées produites à Neuchâtel, ces jeunes créateurs interprètent des motifs anciens, en leur conférant une forme contemporaine et inédite.

Au fil des salles, l’exposition développe ainsi différentes thématiques à la croisée des arts décoratifs, de l’histoire économique et culturelle. Le parcours se termine par un dispositif interactif qui permet au visiteur de composer ses propres motifs d’indiennes.

Séverine et Raymond Benoît (14/02/2019)

Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel Jusqu’au 20 mai 2019

 

 

Quand L'ombre cuivrée de Sonia Rykiel se penche sur Jean-Jacques Hennerrrrrr/b>

"Rousse : accepter le deal" Sonia Rykiel 

 "Je voudrais bien vous voir avec une perruque rousse".JJ Henner  

Deux citations qui traduisent bien les fantasmes véhiculés par une telle couleur ! Comme le résume fort bien Michel Pastoureau dans le passionnant catalogue de l'exposition du musée Jean-Jacques Henner : "Roux est plus qu'une nuance de couleur ; c'est presque devenu au fil des siècles une couleur à part entière, une couleur dévalorisée".  

Mais alors pourquoi ce lourd passif symbolique a-t-il toujours fasciné et continue de fasciner nombre d'artistes, dont Jean-Jacques Henner, le "peintre des ors fauves" comme le décrit la conservatrice du musée, Claire Bessède, à l'origine de cette exploration inédite captivante à plus d'un titre. Rassemblant pour la première fois, à partir du riche fonds Henner (sanguines et carnets inédits) des peintures des musées d'Orsay, Petit Palais, Beaux-Arts de Paris et masques et artefacts du musée du Quai Branly, Mucem, Collection Française, ainsi que de collections particulières dont celle de Nathalie Rykiel, le parcours revient sur l'obsession du roux chez Henner à l'aune de son atelier, les préjugés attachés à cette couleur à différentes époques jusqu' à une revendication très contemporaine.  

Ainsi de la Naissance de Vénus Botticellienne (rousse !) à Judith triomphant d'Holopherne ou Salomé la tentatrice, Sarah Bernardt, Loïe Fuller, Rita Hayworth, David Bowie, les indiens d'Amérique et guerriers polynésiens flamboyants, la fée Mélusine..., héroïnes et héros peuplent la littérature et les beaux-arts, la mode, la photographie jusqu'à leurs avatars plus populaires en BD, Spirou, Peter Pan, Tintin, Obélix et Astérix, entretenant le mythe !  

Tour à tour maudites ou magnifiées, les rousses acclamées dans la poésie et le roman (Baudelaire, Zola) trouvent chez Jean-Jacques Henner un écho unique réévalué à partir de ses sanguines et nombreux toiles, "l'Idylle" qu'il présente à son retour de la Villa Médicis, "la Liseuse », la "Comtesse Kessler", rapprochées de ses contemporains, Renoir, Degas, Courbet, Edgar Maxence, jusqu'à aboutir à son emblématique "Christ Roux", qui transgresse la connotation de la trahison habituellement liée à cette couleur dans la Bible.  Dans une veine très contemporaine, les "robes hommages" des créateurs à Sonia Rykiel ont souligné cette arme fatale qu'elle avait su dompter et apprivoiser pour en faire ensuite plus qu'une signature, une ode à la différence et un étendard à l'altérité. La photographe Geneviève Boutry s'est aussi penchée sur cette planète rousse et a recueilli de nombreux témoignages de ceux et celles qui vivent au quotidien railleries, ostracisation ou fascination.  

Un volet pédagogique qui traverse l'iconographie de l'art complète favorablement cette approche à la fois sensible, éclectique et érudite dans cet hôtel particulier au charme inégalé !  

Marie de la Fresnaye (07/02/2019)
Catalogue coédition Le Seuil/ musée national Jean-Jacques Henner, 24,90€ 190 pages avec les essais de : Michel Pastoureau (Ecole pratique des hautes études), Claire Bessède (musée national JJ Henner), Isabelle de Lannoy (historienne de l'art), Yves le Fur (musée du Quai Branly), Xavier Fauche (scénariste) et Cécile Cayol (musée national JJ Henner).
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Rétrospective Oskar Kokoschka

Le Musée d’Art de Zurich (Kunsthaus) présente « Oskar Kokoschka, expressionniste, migrant et citoyen du monde » et lui consacre la première grande prospective depuis 30 ans en Suisse. Elle peut être ainsi considérée comme un résumé collectif presque complet des différentes expositions thématiques organisées par la Fondation Kokoschka au Musée Jenisch de Vevey ces dernières années.

Resté figuratif aux mêmes tires que Picabia ou Picasso, il a permis d’éviter une guerre des « tranchées » entre l’abstraction et le figuratif. Ila ainsi inspiré des peintres comme Spero, Baselitz ou Denis Savary, qui se sont inspirés de la manière expressionniste.

Cette rétrospective veut illustrer les motifs et les motivations de l’artiste qui a élu domicile dans pas moins de cinq pays. Elle n’accueille pas moins de 90 tableaux et près de 120 œuvres sur papier, dont des photographies et des lettres des différentes périodes de son existence. Ce fut aussi souvent l’amour qui inspira nombre de ses travaux, en particulier celui porté à Alma Mahler, dans la maison de laquelle, près de Vienne, il peignit une fresque de près de quatre mètres de large. Cette fresque, dissimulée par la suite sous plusieurs couches de peinture et de tapisserie fut redécouverte par des propriétaires plus récents qui la firent détacher et restaurer. En main privées, elle ne fut montrée qu’une seule fois en public avant d’être maintenant visible à Zurich.

Ce qui rend la peinture de Kokoschka singulière et inimitable tient surtout à son humanisme qui en fait un grand défenseur de la liberté et des droits de l’homme. C’est aussi ce qui l’amène à fuir les régimes autoritaires, en particulier le régime national-socialiste qui considère son art comme dégénéré. Il s’établi à Prague, puis, en 1938 à Londres où il séjournera avant de s’établir définitivement en Suisse, sur les bords du lac Léman. C’est à Vevey que se trouve la Fondation Kokoschka, au Musée Jenisch.

En 1962 ont été présentées à la Tate deux œuvres monumentales, de huit mètres de largeur et deux mètres de haut, à savoir « La saga de Prométhée » (1950, Courtauld Gallery) et « Les Thermopyles » (1954, Université de Hambourg). Exécutées dans les années d’incertitude entre Londres et la Suisse, elles n’avaient plus été exposées ensemble. Les visiteurs de Zurich pourront donc admirer l’imposant triptyque de Prométhée à côté des Thermopyles. Ces deux chefs-d’œuvre permettent aussi de saisir le processus de création de Kokoschka, dont les coups de pinceaux et les gradations de la palette font deviner le mouvement du peintre.

Kokoschka est resté un expressionniste fidèle à la figuration et, dans ce sens, il fonda à Salzbourg une « école du regard » qui existe encore. On l’a souvent considéré comme un ennemi de la modernité, mais lui-même essayait de défendre un accès démocratique à la culture et à une société ouverte et plurielle.

Exposition en collaboration avec le Musée Léopold de Vienne.
Kunsthaus, Zürich – Jusqu'au 10 mars 2019
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Séverine et Raymond Benoit  (06/01/2019)

 

Les Renoir, entre filiation et héritage

Si Jean Renoir est considéré comme le père spirituel de la Nouvelle Vague, François Truffaut vouant un véritable culte à la "Grande Illusion", personne n'avait traité ses liens formels et artistiques avec son père Auguste, dans une exposition. C'est chose faite grâce au musée d'Orsay qui propose cet éclairage passionnant peinture/cinéma.

A la fois les lieux partagés, Paris (Montmartre) et Cagnes mais aussi la muse, Andrée Heuschling future Catherine que Jean épouse en 1920 qui deviendra une actrice reconnue de l'avant-garde et surtout la thématique de l'eau comme métaphore de la création en mouvement. L'ondine magnétique de La Fille de l'eau (1925) se superpose ainsi à cette nature offerte et chatoyante d'une Partie de Campagne (1936) tournée sur les bords du Loing près de la maison de Marlotte. Si les canotiers rappellent l'impressionnisme de son père, la comparaison ne va pas au delà, Jean multipliant les innovations techniques et s'affranchissant de la leçon picturale de son père. D'ailleurs Jean comme beaucoup d'autres "fils de" aura passé sa vie à se forger un prénom n'hésitant pas à vendre la totalité des œuvres de son père à sa mort pour financer ses premiers films. Sacrilège vite compensé à partir de son installation aux Etats Unis en 1940 quand il rachète peu à peu tableaux et sculptures d'Auguste pour orner sa villa de Beverly Hills. Car et c'est un autre paradoxe soulevé par cette exposition, la renommée de Jean ne viendra pas de la France mais des Etats Unis. A son retour à Paris, "French Cancan" (1955) signe son triomphe. Hommage à Jules Cheret et Toulouse Lautrec (nombreuses affiches exposées), "French Cancan" valorise le savoir faire collectif du spectacle comme allégorie de la création cinématographique. De plus "Le Moulin de la Galette ressurgit comme par enchantement.

Dès lors de cette ambivalence face à la silhouette omniprésente du paternel, Jean va en faire un moteur en reconnaissant ce qu'il lui doit, de ses débuts en céramique à la reprise de grands chefs d'œuvre de la littérature (Zola, Flaubert, Guy de Maupassant..) jusqu'à sa biographie qui l'occupera pendant de longues années parue en 1962 sous le titre bilingue Pierre-Auguste Renoir, mon père. A noter que la Cinémathèque Française propose conjointement une rétrospective intégrale Jean Renoir.

Jusqu'au 27 janvier 2019
Galerie Françoise Cachin
Catalogue aux éditions Flammarion/Orsay
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Marie de La Fresnay (07/10/2018)


 

Guggenheim - Bilbao -  Chagall - Les années décisives, 1911-1919

Cette exposition éclaire les sources de l'iconographie du peintre Marc Chagall. Elle montre, en trois sections, comment les traditions de sa communauté juive natale, de son premier séjour à Paris, et des événements politiques de cette période ont influencé son œuvre.

Marc Chagall, né en 1887, est l'aîné d'une nombreuse famille juive hassidique de la petite ville russe de Vitebsk. Il grandit dans un environnement hostile qui restreint les droits des Juifs et les confine dans des ghettos. La vie s'écoule au rythme des travaux des champs, des prières à la synagogue, et des rassemblements familiaux autour du poêle. L'enfant étudie d'abord à l'école primaire juive. Mais sa mère, épicière d'un caractère déterminé, réussit à l'inscrire en sus du quota d'élèves juifs à l'école russe, "en soudoyant le professeur", dit son biographe Franz Meyer. Cette institution lui donne une ouverture sur le monde que son père, employé d'un dépôt de harengs, ne parlant que le yiddish, ne pouvait lui offrir. Il prend des leçons de violon, de chant et de dessin avec le peintre Iouri Pen. En 1907 il obtient l'autorisation de résider à Saint-Pétersbourg où il fréquente l'école Zsanseva puis l'atelier de Léon Bask. Ce dernier, rédacteur de la revue Le Monde de l'Art, diffuse les innovations artistiques auprès de l'Intelligentsia russe. Chagall tombe amoureux ; il se fiance à la fille de riches joailliers de Vitebsk, Bertha Rosenberg, surnommée "Bella". Elle sera sa muse et sa protectrice jusqu'à sa mort en 1944.

En août 1910, le député à la Douma Max Moïsseïvitch Vinaver lui alloue une modeste bourse de cent vingt-cinq francs par mois, qui lui permet de réaliser son rêve de s'installer à Paris. Il loue un atelier à Montparnasse puis à la Ruche où il vit très frugalement. Il travaille intensément la nuit à la lumière d'une lampe à pétrole, et se lie d'amitié avec Sonia et Robert Delaunay, Blaise Cendrars, Roger Canudo, Guillaume Apollinaire qui le présente à Picasso et au marchand d'art Walden. Le peintre découvre le Fauvisme, le Cubisme et l'Orphisme.

A ses débuts, des dessins croqués sur le vif, au crayon, à l'aquarelle, la gouache, la sépia et l'encre représentent sa famille et la vie à Vitebsk avec ses nombreux petits métiers : Autoportrait (1911) ; Le peintre et sa famille ; Mon père à la tasse de thé ; Le balayeur et le porteur d'eau ; Homme et bœuf ; Scènes de village ; Hiver ; Le coiffeur - Oncle Sussy ; Prière dans la nuit.

Il peint des huiles à la composition savante et très subtilement colorées : Le marchand de bestiaux (1912) représente un souvenir vivace du peintre enfant, joyeux et fier quand son oncle Noé l'emmenait au marché. Dans une charrette, est attelée une chèvre bleue, pattes repliées. La carriole aux roues bosselées d'un jaune vif se détache sur un fond de triangles juxtaposés, de tons bleu dégradés. Au premier plan, au bord de la toile, apparaissent les visages d'un homme et d'une femme qui discutent. Le marchand, fouet en mains, guide la jument gravide. Son épouse, marche derrière lui, un petit animal sur les épaules. La forme de chaque figure est traitée géométriquement en tons rose et lilas, à la manière cubiste. La chèvre et les personnages regardent vers la gauche dans le sens opposé à la marche du cheval, créant une impression de mouvement.

Marc Chagall ne cessera de peindre Bella tout au long de sa vie. Ici sont exposées ses premières études : Ma fiancée aux gants jaunes, Bella à la fenêtre, Bella sur le pont. Dans le portrait Ma fiancée aux gants noirs (1909), Bella apparaît sous la forme d'une longue silhouette mince et gracieuse, les mains à la taille, détournant la tête, le port fier. Le fond sombre, la robe blanche ajustée, les gants noirs, les tons mauves du béret repris dans le pendentif rappellent les portraits espagnols. Ce portrait exprime à la fois le charme particulier, pensif et mystérieux mais aussi le caractère affirmé du modèle.

Chagall épouse Bella le 25 juillet 1915. Les deux années qui suivent son mariage, il peint la félicité des jeunes mariés dans une série de petits formats Dédiés à ma femme. Le tableau exposé montre les visages jumeaux des amoureux, la tête inclinée l'un vers l'autre dans un mouvement harmonieux que soulignent leurs visages qui se touchent, sur un fond bleu très lumineux. Ce thème sera repris ensuite par le peintre dans nombreuses toiles. "Bella s'est véritablement fondue dans mon univers qu'elle avait inspiré et gouverné… cela est perceptible à travers les diverses périodes de mon travail", écrit le peintre à Catton Rich directeur de l'Institut d'Art de Chicago.

L'Anniversaire (1916) a pour thème la visite de Bella à son fiancé le jour de son anniversaire. Chagall peint sa chambre-atelier. Un gros bouquet de fleurs illumine la pièce décorée de châles brodés. A l'arrière-plan la fenêtre ouvre sur l'église Illitch de Vitbesk. Le peintre se représente, le corps étiré de tout son long, flottant avec souplesse en apesanteur dans l'espace. La tête renversée il murmure à l'oreille de son amoureuse qu'il entraîne vers lui. Les couleurs intenses vermillon du sol, vert sombre de la blouse, gris bleu du mur, indigo et bleu de Prusse des figures, forment une harmonie mouvementée puissante. A nos yeux Chagall dans tous les portraits de Bella exprime un sentiment quasi-religieux, comme venu d'ailleurs ; un amour spirituel qui dépasse l'attirance charnelle.

La toile Paris à travers ma fenêtre (1913) montre un petit personnage rêveur, Janus à double face, devant une grande fenêtre en biais qui occupe toute la partie gauche de la toile. Elle s'ouvre sur une ville irréelle composée d'une ligne de maisons hautes avec en point de mire au centre de la toile une esquisse de la tour Eiffel illuminée. Dans le ciel, un train roule à l'envers, projetant sa fumée vers le bas. Un couple enlacé flotte à l'horizontale. S'agit-il d'une allégorie du peintre lui-même placé devant son présent et se remémorant son passé ?

Dans La calèche volante (1913), une télègue attelée à une chèvre s'envole entraînant vers le ciel son conducteur devant une rangée d'isbas vivement colorées. Les tonalités contrastées de rouge, jaune et bleu du tableau évoquent celles des peintures naïves populaires russes.

Chagall rend hommage à ses amis dans Hommage à Apollinaire (1913). L'oeuvre de grand format évoque l'origine du couple, thème central du peintre, issu du récit biblique de la création où la femme est extraite du flanc de l'homme. Un hermaphrodite doré occupe son centre. Son tronc se scinde à hauteur du torse pour former deux personnages distincts, Adam et Eve, raides comme les aiguilles d'une horloge. Le dessin préparatoire exposé montre que le centre du personnage inscrit dans un rectangle coïncide avec le point d'intersection des diagonales, rappelant le canon médiéval de la figure humaine dessiné par Villard de Honneur. Une spirale divisée en quatre parties part du centre et se termine dans un cercle extérieur. Dans la version à l'huile, la spirale s'efface au profit du cercle extérieur redoublé pour former anneau. D'autres formes géométriques dérivées des lignes diagonales horizontales et verticales articulent une grande roue. Dans la partie supérieure apparaissent quatre chiffres 9, 0, 1, 1, évocateurs du cadran de l'horloge. La figure se détache sur un fond argenté colorié vers le haut avec une prédominance des rouges à gauche, des verts à droite et des bleus autour du cercle. "Du rythme des formes et du rayonnement des couleurs... naît une rose de lumière : merveille radieuse, énigme délicate" commente Franz Meyer qui donne une interprétation symbolique de la toile qu'il considère comme l'une des oeuvres les plus belles et mystérieuses du peintre. "Avec la chute et la séparation des sexes, a commencé le Temps qui s'écoule d'Eternité en Eternité. L'Homme, à la fois un et deux, est l'aiguille géante de cette horloge universelle... le cercle correspond à la Totalité et peut devenir, à d'autres niveaux, l'image de l'unité de l'esprit et de l'âme, du conscient et de l'inconscient, de l'enracinement et de l'activité...le mystère des sexes -unité et dualité- devient la métaphore de toute réalité". Chagall dédicace l'oeuvre à Apollinaire, Cendrars, Canudo, Walden, dont les noms sont inscrits en carré dans la partie inférieure gauche du tableau, autour d'un coeur traversé d'une flèche et signe sa toile en caractères romains et hébreux.

En juillet 1914 le peintre revient en Russie pour assister au mariage de sa soeur. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale puis de la Révolution russe l'obligeront à y rester pendant huit ans. Dans les mois qui suivent son retour à Vitebsk, Chagall peint les gens qu'il croise régulièrement dans la boutique ou la cuisine de sa mère accueillante aux vagabonds et marginaux. "Parfois", raconte Chagall, "se tenait devant moi une figure si tragique et si vieille qu'elle avait plutôt l'air d'un ange. Mais je ne pouvais pas tenir plus d'une demi-heure... Elle puait trop". Chaque figure est constituée de formes rondes, de zigzags, de lignes nettes, d'éléments géométriques, et définie par une couleur flamboyante, irréaliste. Elle exprime l'accablement et la résignation du personnage mais aussi une certaine sagesse et un fort instinct de survie. Ainsi le Juif en vert, est-il le portrait d'un prêcheur mendiant de Slouzk, à la barbe d'or sombre, assis en méditation sur un banc où est gravé, en caractères hébraïques le passage où YAHWE annonce à Abraham qu'il appartient au peuple élu. Le Juif en rouge, à l'habit élimé et au visage ridé et malicieux fait face au spectateur sur un fond d'isbas superposées rouge et or. Le Juif en noir et blanc également connu sous le titre Le Juif en prière ou le Rabbin de Vitebsk est le tableau le plus religieux de la série. Le personnage peint en noir et blanc porte sur les épaules le talith du père de Chagall peint en larges traits noirs, des phylactères aux bras et le tephillin au front. Dans un texte nationaliste de 1916 titré Voies de la peinture juive, Boris Aronson et Issachar Ryback considèrent cette oeuvre "comme la clé de voûte d'un renouveau de l'art juif… qui mérite une place de choix dans un musée d'art judaïque".

Parmi les œuvres à sujet juif qui se rattachent au groupe des vieillards, Jour de fête encore appelé Le rabbin au citron vert, (1914) occupe une place particulière. Sur un fond clair, un homme se tient devant les marches d'accès à la porte d'une synagogue. Il porte les attributs symboliques de la fête des Tabernacles, tenant un cédrat dans la main droite, une palme dans la gauche. Mais la représentation de la réplique du personnage en miniature sur le châle de prière qui couvre sa tête apporte une note insolite.

Chagall échappe à l'envoi au front grâce à son beau-frère qui lui procure un travail dans l'un des bureaux d'Economie de guerre qu'il dirige à Petrograd. De cette période sombre, sont exposés des dessins : par exemple Le Soldat blessé à l'impressionnante face noire grimaçante, tracée à l'encre de Chine, ne laissant que quelques zones blanches pour le pansement, les orbites dont l'une est vide et les dents

Le Marchand de journaux est le portrait d'un homme barbu à l'air triste qui, sous un ciel écarlate, s'avance sur une route obscure pour vendre les terribles nouvelles du jour. Les formes géométriques de la pile de journaux se chevauchent et les caractères d'imprimerie sont irréguliers, à la manière cubiste.

Le Soldat boit : La toile peinte dans une tonalité sourde grise et verte, montre un homme de face, sans âge, vêtu d'une capote militaire, assis devant un énorme samovar, second sujet de la toile dont l'importance suggère la lassitude du premier qui ne pense qu'à se désaltérer alors qu'un petit personnage, son double, danse sur la table.

A la fin de 1917, Lounatcharsky, que Chagall avait connu à Paris, devient Commissaire du peuple à l'Education et à la Culture. Il donne son accord au projet d'une Ecole des Beaux-arts pour Vitebsk que lui soumet le peintre. Ce dernier est nommé Commissaire des Beaux-arts dans l'ex-gouvernement de Vitebsk en septembre 1918. "Ainsi commencèrent dix-huit mois d'activité intense, pleine de débats passionnés mais aussi de graves déceptions" dit Franz Meyer. Le peintre crée une Ecole d'art populaire, transformée en Académie en 1919, avec un cercle d'art, une bibliothèque, un atelier communautaire et un musée. Il organise une exposition des artistes locaux où il met à l'honneur son ancien maître Pen. Il les mobilise pour décorer la ville "de manière révolutionnaire" lors du premier anniversaire de la révolution. Mais des conflits ne tardent pas à éclater avec les tenants plus dogmatiques du courant suprématiste et ceux qui réclament "un art illustratif, une peinture à sujet". En 1920 Chagall abandonne définitivement sa ville natale et s'établit à Moscou qu'il quittera en 1922 pour Berlin, avant de revenir définitivement s'installer en France.

Durant ces années, l'achat de ses oeuvres par de riches marchands juifs et quelques commandes comme celle de décors pour le théâtre d'art juif de Moscou assurent son quotidien. Est exposé le croquis du décor pour le panneau La Musique. Le peintre aura mis à profit cette longue période russe de huit ans pour confirmer son style très personnel où les thèmes populaires de l'art russe et de sa culture juive sont illustrés au moyen des courants picturaux novateurs découverts pendant son séjour parisien.

A propos de cette époque, Marc Chagall a écrit : "Quel peintre exactement aurais-je voulu être ? Je ne dis pas aurais-je pu être ? Très jeune je ne me figurais pas l'Art comme une profession, ni comme un métier ; les tableaux ne me paraissaient pas destinés exclusivement à des buts décoratifs, domestiques. Je me disais : "l'Art est en quelque sorte une mission et il ne faut pas craindre ce mot si vieux". Et quelle que soit la révolution d'ordre technique, réaliste, elle n'a touché que la surface... Peut-être parlerai-je d'une certaine "vision du monde", d'une conception qui se trouverait hors du sujet et de l'œil ? ... de plus abstrait, de libéré... Peut-être était-ce quelque chose qui fait naître intuitivement une gamme de contrastes plastiques en même temps que psychiques, pénétrant le tableau et l'œil du spectateur de conceptions et d'éléments inhabituels et nouveaux".

Madeleine Bruch (10/10/2018)

Exposition organisée par le Kunstmuseum Basel en collaboration avec le Musée Guggenheim Bilbao.  (1er juin - 2 septembre 2018)

 

 

Le Kunsthaus Zürich présente « Robert Delaunay et la Ville Lumière »

Nous avons eu le plaisir de redécouvrir Robert Delaunay à la conférence de presse de la grande exposition consacrée à l’œuvre de Robert Delaunay (1885 –1941) par le Kunsthaus Zürich. Elle présente des thématiques majeures dont Paris, les débuts de l’aviation et la couleur à l’aube de la modernité. Avec 80 tableaux et travaux sur papier, il s’agit de la plus importante exposition jamais organisée en Suisse sur l’art de cet artiste majeur. Simonetta Fraquelli, commissaire invitée, spécialiste indépendante de l’art parisien du début du 20e siècle, nous a guidé à travers les différentes périodes de l’art du peintre.

Delaunay a été un précurseur. Il s’est intéressé à l’utilisation de la couleur dans la représentation du mouvement, de la technique et du sport, se demandant quelle position lui-même pouvait occuper dans l’évolution d’un monde moderne, nouveau et dynamique dont il voulait être une figure centrale. Le Kunsthaus présente toute la richesse de son travail : des premiers portraits «divisionnistes», marqués par le style fauviste, des années 1906/07 jusqu’aux croquis du Palais des Chemins de fer et du Palais de l’Air pour l’Exposition universelle de 1937 et à sa dernière grande série de tableaux intitulée «Rythmes sans fin», qu’il créa au cours des dernières années de sa vie. Cette rétrospective est complétée par des clichés et des films d’importants photographes et cinéastes de l’époque, eux aussi inspirés par la ville de Paris (Germaine Krull, Man Ray, André Kertész, Ilse Bing, René Le Somptier).

La tour Eiffel, symbole du progrès technique

Un langage pictural fondé sur les contrastes de couleurs et l’utilisation de cercles comme éléments formels et symboles cosmiques sont devenus les marques de fabrique de la peinture de Delaunay. On trouvera dans l’exposition des exemples de ses célèbres séries, comme les voûtes élancées et les vitraux colorés de l’église Saint-Séverin, dans le Quartier latin, ou encore ses représentations de la tour Eiffel – dans 24 des tableaux, vue de côté, de dessus, en perspective, nichée entre les maisons, perdue dans un coin – monument emblématique de Paris et symbole par excellence de la modernité. Les toitures parisiennes, une gigantesque grande roue et des avions dominent ces toiles souvent baignées de soleil.

Avec la série « Les fenêtres », Delaunay engage sa peinture dans une voie nouvelle. Répondant aux jeux réciproques de la lumière, de l’espace et du mouvement, elle s’appuie entièrement sur le contraste des couleurs. Dans ces œuvres, l’univers structuré de la ville semble se dissoudre en une surface plane composée de multiples teintes rompues. Guillaume Apollinaire, poète, critique et grand défenseur de l’art de Delaunay, intégra ces effets visuels fondés sur les relations, les tensions et les harmonies intrinsèques de la couleur pure, à son propre concept d’«orphisme», par lequel il tissait des analogies entre la couleur, la lumière, la musique et la poésie. Delaunay, lui, préférait qualifier ses tableaux de «peinture pure», concept qui trouve sa plus parfaite expression avec le fameux «Disque (Le premier disque)» (1913), dans lequel il élimine toutes les références directes au monde visible et leur substitue une représentation concrète d’effets lumineux prismatiques.

Mouvement et dynamisme sur terre, sur l’eau et dans les airs

 La forme du cercle devient récurrente dans les tableaux de Delaunay dès 1906, et vers 1912/13, elle s’impose comme motif principal de nombreux tableaux sous le titre «Soleil et lune», par exemple dans la spectaculaire toile qui fait partie de la collection du Kunsthaus. Une série de travaux réalisés en 1914 et dédiés à Louis Blériot, pionnier de l’aviation, fait aussi abondamment usage de la forme circulaire. Mû par la volonté de représenter le dynamisme, l’artiste réalise une série de travaux plutôt figuratifs sur la vie moderne, dont les célèbres toiles «Les coureurs» (1924/25). Delaunay s’était déjà livré à des expériences picturales autour de motifs sportifs dans ses tableaux sur «L’équipe de Cardiff», et il connaissait bien sûr la célèbre toile du Douanier Rousseau représentant des joueurs de football. On peut toutefois supposer que son intérêt pour le mouvement et la compétition a encore été stimulé par le spectacle des jeux Olympiques organisés à Paris en 1924.

Portraits de la société

Dans les années 1920, Delaunay crée de nombreux portraits des gens qu’il côtoie dans la capitale, comme les poètes Philippe Soupault et Tristan Tzara, ou d’autres personnalités élégantes de la société parisienne qu’il peint vêtues de tissus imaginés par Sonia Delaunay. À travers la série «Rythmes sans fin», il se rapproche de l’univers de l’abstraction géométrique qui avait pris un bel élan à Paris au début des années 1930. Plus tard, ses travaux serviront de modèle à l’Op Art et ouvriront des voies nouvelles à des artistes développant un style concret, constructiviste.

Des prêts du monde entier

Cette exposition a bénéficié du soutien de nombreux musées importants et de collectionneurs particuliers. Ceux-ci ont mis à sa disposition des chefs-d’œuvre qui, pour des raisons de conservation, ne sont plus que rarement prêtés. C’est notamment le cas du Centre Pompidou (Paris), de l’Abbemuseum (Eindhoven), du Solomon R. Guggenheim Museum et du Museum of Modern Art (New York), du Museum of Fine Arts (Houston), de l’Art Institute (Chicago) et du Moderna Museet (Stockholm).

Jusqu'au 18 novembre 2018 - Site

Séverine et Raymond Benoit Langendorf, Suisse (09/9/2018)

 

L'envol - La Maison rouge

"L'envol", dernière exposition de la Maison Rouge à Paris, offre un parcours de rêves pour tout public du 16 juin au 28 octobre 2018. Dans une sorte de grand cabinet de curiosités, on y découvre des œuvres variées, françaises, belges, suisses...
Le collectionneur Antoine de Galbert et sa petite équipe auront organisé, depuis 2004, dans cette Fondation, 131 expositions originales, axées notamment sur des collections privées d'art contemporain ou des jeunes artistes. 52.000 visiteurs se sont pressés à la récente double exposition sur des poupées noires américaines en tissu et sur une artiste rom autrichienne rescapée de camps nazis.
La dynamique directrice artistique Paula Aisemberg se cherche une nouvelle activité, la larme à l'œil, tandis que les vastes locaux sont vendus, quai de la Bastille. Grand amateur d'art brut et de coiffes ethniques, volontiers provocateur et anti-institutionnel, Antoine savait que ce lieu serait éphémère dès le départ. "On arrête quand tout va bien", répète-t-il à ses amis navrés, au côté de sa compagne, la galeriste Aline Vidal. Mais la porte de sa Fondation reste entrouverte pour quelques projets culturels et artistiques.
Jusqu'au 18 octobre 2018
Site
Marie-France Maniglier (18/6/2018)


Théâtre

 

Guérisseur

Très connu dans les pays de langue anglaise, Brian Friel l'est moins en France. Heureusement, depuis une vingtaine d'années, Alain Delahaye a entrepris de traduire toute l'œuvre abondante du dramaturge irlandais décédé il y a trois ans et il en a déjà traduit un bon nombre. Faith Healer (Guérisseur) en fait partie.
La pièce est actuellement jouée au Lucernaire jusqu'au 14 avril. Trois personnages racontent tour à tour leur histoire commune, celle de la tournée en Grande Bretagne du guérisseur accompagné de son épouse et de son impresario. Tournée hasardeuse dans une vieille camionnette qui les conduit d'un village miteux à un autre encore pire, devant une assistance parfois rare et souvent primitive. Les épisodes cocasses ou dramatiques du voyage sont vus par les trois protagonistes sous des angles différents. Le spectateur, dont l'attention ne se relâche pas une seconde (on entendrait une mouche voler dans la salle) est en plein suspense, complètement accroché aux lèvres des acteurs, mais chacun des trois personnages a sa vérité. Les voyageurs reviennent enfin en Irlande, dans ce village de Ballybeg déjà évoqué dans d'autres pièces de Brian Friel. Je ne dévoilerai pas la fin très subtilement suggérée.
e jeu des trois acteurs tout en nuances ne peut qu'être loué et contribue à faire de cette pièce un spectacle de qualité.

Site

Marie-José Sélaudoux (14/02/2018)

« Les Reines » de Normand Chaurette

Les fans de Shakespeare et les amateurs de théâtre contemporain peuvent se laisser surprendre par « Les Reines », une tragédie francophone du Canadien Normand Chaurette mise en scène par Elisabeth Chailloux. Créé et présenté à la Manufacture des œillets, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), du 12 au 29 janvier 2018, ce spectacle de six comédiennes chevronnées doit ensuite partir en tournée, en particulier à Colmar.
A Londres, le 20 janvier 1483, six femmes se croisent dans un château sombre, où elles s’apostrophent dans une langue riche et poétique. Elles sont sœurs, épouses ou mère de roi. L’une d’elles, qui aimait trop son frère, déambule comme un ange en patins à roulettes. Le roi Edouard agonise ; les enfants d’Elisabeth sont menacés, sur fond de guerre des Deux Roses. De cette guerre s’est inspiré Shakespeare pour écrire « Richard III » et « Henri VI ». Ces personnages de Shakespeare sont réincarnés par Chaurette : Anne Dexter (interprétée par Bénédicte Choisnet), la duchesse d’York (Sophie Daull), les sœurs Isabelle Warwick (Pauline Huruguen) et Anne Warwick (Marion Lenfant), la reine Elisabeth (Anne le Guernec), la reine Marguerite (Laurence Roy).
Normand Chaurette, né en 1954 à Montréal, explique : « je tenais à écrire une pièce sur la métaphore, sur la langue, sur le flamboiement, sur le décadent ». La question du pouvoir n’est pas fondamentale pour ces rôles, assure le dramaturge, qui pense l’acteur comme un instrument de musique : « les mots sont pour moi des rondes, des blanches, des noires et des croches, la voix des acteurs des timbres ».  

L’ancienne manufacture des œillets, centenaire, a été rachetée par la ville d’Ivry en 2009 et Inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. On y fabriquait des œillets, des anneaux métalliques permettant de consolider les trous pratiqués dans du tissu ou dans du cuir pour y glisser des lacets. Aujourd’hui, elle abrite le théâtre des quartiers d’Ivry (centre dramatique national du Val-de-Marne), avec ses activités de création et de production, de formation professionnelle et amateur (l’Atelier Théâtral), de rencontre avec des artistes et des compagnies venues d’ailleurs (Théâtre des Quartiers du Monde). Des plasticiens contemporains y sont également présentés dans un des bâtiments avec le CREDAC.

Site

Marie-France Blumereau-Maniglier (15/01/2018)

 


Musique

 

Les 40 ans de l’Orchestre de chambre de Paris

L’orchestre de chambre de Paris fête ses 40 ans. Ses activités allient qualité musicale et projets pédagogiques. Il se produit principalement au Théâtre des Champs-Elysées, mais aussi à la Philharmonie.

La saison 2018-2019 présente de nombreux points forts, comme des concertos par François-Frédéric Guy dans la série « jouer diriger », les artistes Emmanuel Pahud, Alisa Weilerstein, François Leleu, une participation à un week-end « Syrie » de la Philharmonie, du chant, des opéras, les concerts de musique de chambre, etc. 

Toute la saison

Thierry Vagne - 08/4/2018

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